Fertigation de la tomate industrielle

Catégorie : Publication technique et scientifique Publication : samedi 10 mars 2012

Fertigation de la tomate industrielle  

(et de la tomate de plein champ)  

(Pr Ahmed SKIREDJ)

(Département d'Horticulture/IAV Hassan II/ Rabat/ Maroc)

I- Généralités sur la tomate de plein champ (cas de la tomate industrielle):  

A- Plante et importance de la culture: 

La culture de tomate, ( Lycopersicon exculentum Mill ), appartient à la famille botanique des solanacées et est originaire de l'Amérique du Sud. C'est une plante annuelle dont la partie consommée est le fruit mûr. Les fleurs sont parfaites. Le légume présente une bonne valeur nutritive; il est riche en P, vitamine A et C. La tomate a une influence propice sur le fonctionnement des reins et de l'appareil digestif. Au Maroc, les principales régions de production de la tomate industrielle sont le Gharb et le Loukkos.

B- Préférences pédo- climatiques:  

La tomate est une plante de saison chaude. Le zéro de germination est de 12 °C. L'optimum de la croissance des racines est de 15-18 °C. En phase de grossissement des fruits, l'optimum de la température ambiante est de 25 °C le jour et de 15 °C la nuit. Les préférences en types de sol sont très larges. Le sol doit être bien aéré et drainant. L'asphyxie racinaire, même temporaire est préjudiciable à la culture. La teneur en matière organique du sol doit être assez élevée (2-3 %) pour obtenir de bons rendements. Le pH optimal du sol est de 5,5- 6,8 mais la culture tolère une large gamme de pH du sol (de 7 à 8,5). La culture tolère la salinité (EC de l'ordre de 3 à 3,5 mmohs/cm) et le bore. Elle répond bien à un apport de Calcium (amélioration de la qualité du fruit et correction de l'anomalie de pourriture apicale) Zinc (correction de l'anomalie de nanisme de la plante) en cas de carence en cet élément.

C- Variétés, semis et plantation :

Les principales variétés de la tomate industrielle utilisées au Maroc sont Boss et Red Summer (hybrides) et Osso Grande (fixe) Les variétés sont en perpétuelle évolution; il est recommandé de suivre cette évolution sur le marché afin de bénéficier des nouveautés des obtenteurs. La propagation est sexuée, par graine. Le semis se fait en pépinière, en général. Le nombre de graines par gramme de semence est de 250-350. La pépinière doit être abritée (tunnel delta 9 ou Socodam; serre canarienne...). Il est conseillé d'utiliser les plateaux alvéolés (35 cm x 60 cm) pour confectionner le semis (7 x 11 = 77 mottes/plateau et 300 plateaux/ha. On utilise aussi des plateaux à 425 trous: 40 cm x 80 cm). Le sol est d'abord couvert par un paillage plastique, en préférence noir ou vert afin d'éviter les mauvaises herbes et la contamination des racines des plantules par le sol. Après remplissage des alvéoles par de la tourbe, le semis est effectué avec précision à raison d'une graine par alvéole; il est recommandé de couvrir les plateaux, initialement disposés en bandes jumelées, par un film plastique transparent fin (20 microns). Ce plastique sera enlevé après la germination des semences. Durant la période de germination- levée, les soins donnés aux plantes sont les suivants: arrosages à l'eau claire, pulvérisation d'engrais foliaires et traitements contre les ennemis de la culture (fongicide et insecticide). Une surveillance particulière des rongeurs (souris et rats) doit être effectuée depuis le semis à la levée; la dose de semis doit être majorée en cas de présence des rongeurs. Pour la plantation, dès l'installation de la pépinière, il faut commencer à préparer le terrain pour recevoir les plantules. Le terrain doit être labouré et nivelé. La période de plantation est allongée de mi Mars à mi Juin. La densité de plantation est de 30 à 33 Mille plants/ha. L'arrangement des plantes sur le terrain est de 1,2 m x 0,25 m en lignes simples et en irrigation gravitaire; il est de 2,4 m x 0,25 m en lignes jumelées en irrigation localisée.

D- Irrigation, soins culturaux et lutte phytosanitaire:  

L'irrigation doit être continue durant le cycle cultural. Il faut éviter les à-coups d'apports d'eau afin de sauvegarder la vigueur des plantes et la qualité des fruits formés (lutte contre la pourriture apicale). Les besoins en eau de la culture peuvent être couverts par des apports de 25 % des besoins globaux durant la phase végétative, 50 % durant le pic des cueillettes et 25 % à la dernière phase des cueillettes. Le sol doit être toujours porté à sa capacité au champ. Une erreur dans la conduite de l'irrigation provoque l'éclatement des fruits et leur exposition à la nécrose apicale. Avec un équipement supplémentaire (pompe doseuse et bacs), il est facile d'introduire la fertigation dans l'exploitation. Les apports d'eau et des éléments minéraux seront assurés avec une cadence permettant à la culture de se développer convenablement ; les pertes de fertilisant par lessivage seront également portées à leurs minima. Les soins donnés à la culture sont le remplacement des manquants après plantation, le désherbage, le buttage et le binage. Il faut surveiller les pucerons, l'héliothis, les acariens en temps chaud et les maladies cryptogamiques. Les traitements phytosanitaires doivent être appliqués d'une manière préventive afin d'éviter l'attaque de tout agent pathogène. Il faut, cependant éviter l'excès afin de sauvegarder l'environnement et d'économiser les charges. Les produits phytosanitaires doivent être choisis de différentes matières actives afin d'éviter le phénomène d'accoutumance aux ennemis de culture.

E- Fertilisation (données générales d'une fiche technique):  

Les doses de l'apport de fond doivent être déterminées en fonction de la richesse du sol (connue par analyses chimiques); généralement on n'apporte rien; toute la fumure est fournie en couverture. Certaines conditions obligent les agriculteurs à effectuer un apport de fond; c'est en cas de pluie prolongée rendant le terrain impénétrable sur une longue période après plantation (près d'un mois). Le démarrage de la croissance de la plante est meilleur lorsqu'elle trouve des matières nutritives dans la rhizosphère. Dans la région de Belksiri, les agriculteurs apportent 300 kg/ha du (18-46-0) ou 3 à 4 q/ha de l'ASP (19-38-0); le sol étant très riche en potasse. Au cours de la culture, la fumure de couverture est constituée de 120 à 150 kg/ha de P2O5 sous forme de MAP en cas de fertigation ou d'ASP ou du (18-46-0) en cas du gravitaire. Cette dose est fournie pendant le premier mois de la culture avec de faibles doses de N (50 à 60 kg/ha sous forme d'ammonitrate). A partir du stade 30 JAP, 3 à 5 q/ha d'ammonitrate doivent être fournis selon la richesse du sol en matière organique. De même, des pulvérisations d'engrais foliaires doivent être appliquées régulièrement tous les mois ou en cas de nécessité (Calcium contre la nécrose apicale en phase de grossissement des fruits). Lorsque la fertigation est utilisée, les mêmes doses peuvent être apportées en les divisant par un certain nombre de jours afin de les adapter aux apports quotidiens. Le TD qui suit illustre ces apports.

F- Récolte, manipulation du produit et conditions d'une bonne conservation:  

La récolte peut faire l'objet de 3 à 4 cueillettes échelonnées sur 1 à 2 mois. Les fruits cueillis doivent être manipulés avec soin afin d'éviter leur blessure. Le rendement varie de 40 à 120 T/ha, selon la qualité de l'entretien consacré à la culture et selon les conditions climatiques (le chergui hâte la maturation, la groupe et réduit fortement la fermeté des fruits, ce qui diminue énormément les chances de la réussite de la récolte; lorsque le chergui est fort et prolongé, aucun fruit ne peut être cueilli; le rendement est alors nul, malgré la charge de la plante en fruits). Au moment de la récolte, le transport à l'usine pose souvent problème. En effet, le camion doit être disponible afin d'éviter des pertes éventuelles suite au caractère périssable des fruits de la tomate. Presque tous les agriculteurs produisent en même temps, ce qui augmente la chance de rencontrer des problèmes de transport.

II- Alimentation hydrique et minérale de la plante et rôle des racines:  

Les racines jouent le rôle d'interface entre la plante et le sol par le contact qu'elles assurent avec le milieu. Le mode et l'importance de la colonisation du sol par les racines règlent le rythme d'absorption de l'eau et des éléments minéraux. Le rapport de la surface développée du sol sur celle des racines est de l'ordre de 10 -6 à 10 -4 . Les poils absorbants occupent toute la porosité compatible avec leur diamètre: dans un mètre carré du sol, il y a 10.000 à 1 Million de m 2 de surface racinaire. Donc pour assurer l'absorption de 200 kg de K+ uniquement par contact (interception), il faudrait que le sol en contienne 2. 10 6 kg, soit 45 % de la couche arable du sol ! La surface de contact sol- racines est toujours insuffisante pour assurer la couverture des besoins alimentaires de la plante. Il y a donc nécessité absolue de déplacement des éléments nutritifs pour assurer l'alimentation des plantes. Il y a nécessité de mouvement d'eau dans le sol; l'eau est indispensable à l'absorption des éléments minéraux. Une bonne alimentation hydrique favorise la croissance de la plante et augmente ses besoins en éléments minéraux. La sécheresse défavorise l'absorption, surtout de P et de K. L'azote, par contre, est mobile; son absorption est indépendante de sa diffusion dans l'eau du sol.

La fertilisation des cultures irriguées se pose de plus en plus en problème de besoins que de richesse du milieu. En effet, les conditions d'absorption sont favorables en présence de l'eau, l'absorption est facilitée même en milieu à richesse limitée en éléments nutritifs. Par contre, les besoins sont importants et la fertilisation doit contribuer à les satisfaire, faute de quoi, le milieu s'appauvrit rapidement.

En cultures non arrosées, les problèmes de fertilisation sont plus complexes. Toute technique favorable à l'enracinement en profondeur (présence de l'eau) est susceptible de faciliter l'alimentation minérale en milieu pauvre. En culture non irriguée, avec un régime climatique irrégulier, les caractéristiques physico-chimiques et surtout la structure du sol deviennent alors déterminantes pour un bon fonctionnement du système racinaire.

III- TD sur la fertilisation de la tomate industrielle dans la région de Belksiri, résultats d'enquête et de travaux de recherche, étude de cas:  

La fertilisation a été raisonnée en fonction d'un niveau de rendement élevé (100 T/ha), d'une très bonne qualité des fruits, des réserves nutritives du sol (déterminées par analyses de sol) et des interactions entre éléments nutritifs. La fumure minérale est donc calculée en fonction de ces paramètres. En prenant l'exemple d'une exploitation réelle dans la région de Belksiri (plantation du 5 Mai), l'analyse de sol est la suivante:

1- Analyse de sol:  

* Argile : 62 %

* Calcaire total et actif: respectivement 14 % et 9 %.

* pH (eau): 8

* Matière organique: 2,23 %

* P2O5 (Olsen): 62 ppm

* K2O (échangeable): 893 ppm.

* CaO: 8680 ppm

* MgO: 1202 ppm

* CEC :43 méq/kg de sol

* EC de l'eau d'irrigation : 0,52 mmohs/cm (1/5).

2- Exportations minérales de la tomate:  

Les exportations minérales de la tomate (pour 100 T/ha de rendement) sont de 200 kg/ha de N + 60 kg/ha de P2O5 + 200 kg/ha de K2O.

3- Raisonnement du plan de fumures:  

* Pour N, on considère la MO : MO du sol = 2,23 % (norme 2,5 %): majorer les exportations minérales de 50 kg N/ha.

Les besoins en N sont donc de 250 kg N / ha (exportations = 200 + majoration = 50).  

* Pour P, on considère (1) le pH du sol qui est basique, (2) la teneur du sol en P2O5 (62 ppm est un niveau satisfaisant), (3) le fort % de calcaire actif et (4) la période froide de culture: il faut majorer les exportations de P2O5 de 50 kg/ha puisque le sol est calcaire et ne pas majorer pour le froid puisque la plantation a lieu en Mai. Il est nécessaire aussi de faire 2 à 3 pulvérisations d'engrais foliaire complet (de tous les oligo-éléments).

Les besoins en P2O5 sont donc de (60 + 50 kg)= 110 kg/ha.  

* Pour K2O, la teneur optimale du sol en K2O est de l'ordre de 10 fois sa teneur en argile puisque le terrain est calcaire, soit (62 x 10 = 620 ppm). L'ensemble de cette teneur optimale et des exportations en K20 est donc de 820 ppm ; or, l'analyse du sol a donné 893 ppm. Le sol est suffisamment riche en K; il n'est pas nécessaire d'apporter K.

Les apports sont donc de 110 kg P2O5 + 250 kg N par ha et par cycle cultural + engrais foliaires multi- oligoéléments.  

* En fertigation, on conseille d'apporter P sous forme assez soluble (MAP): le calcul des apports du MAP est le suivant: 110/0,55=200 kg/ha de MAP. Le MAP apporte aussi N: la quantité de N apportée par le MAP est la suivante: 200 x 0,11=22 kg N/ha. La quantité restante de N à apporter est la suivante: 250-22=228 kg/ha. Son apport sous forme d'ammonitrate donne: 228/0,33=690 kg d'ammonitrate (AN)/ha (majoré à 700 kg/ha pour une facilité de pesée de la part de l'exploitant; il suffit de compter 14 sacs de 50 kg).

Les apports sont donc de 200 kg/ha de MAP + 700 kg/ha d'AN.  

4- Mode d'apport:  

* Comment apporter cet engrais en supposant que l'apport d'eau par irrigation d'une heure est de 25 m3? La réponse est la suivante :

* En période d'installation de la culture (8-10 JAP), il est conseillé de stresser la culture en augmentant EC ou en arrêtant l'apport d'eau: EC peut être de 2,5 mmohs/cm (2,8 g de sel/l d'eau). La solution fille dose: 2,8 g/l x 25000 l = 70 kg d'engrais par irrigation d'1 h.

* Le MAP peut être apporté en totalité en 3 jours durant cette période du 8 au 10 JAP: (70 kg le 1 er jour + 70 kg le 2 ème jour + 60 kg le 3 ème jour). EC est donc assez respectée. La culture est légèrement stressée afin qu'elle démarre bien.

* Durant la période 11-20 JAP: EC doit être modérée afin de favoriser une croissance rapide. On peut se contenter d'apporter 10 kg/ha/j d'AN (l'irrigation ne doit pas dépasser 45 mn/j afin d'éviter d'avoir un feuillage fin et prédisposé aux risques climatiques et sanitaires). La dose d'eau apportée sera de 18 m3/irrigation, ce qui donne une EC de 10.000 g d'engrais/18.000 l d'eau= 0,55 dS/m. Il faut compléter cet apport par une pulvérisation d'un engrais foliaire, riche en calcium (afin de favoriser l'épaississement du feuillage).

* Durant la période 21 au 40 JAP: apporter 30 kg d'AN/j/ha et arroser normalement selon le besoin des plantes (Et°). On peut irriguer pendant 1 h30 mn par jour (37,5 m3/j), soit une EC de 0,9 dS/m, ce qui est correct. Les besoins en N sont donc satisfaits. Il suffit d'irriguer à l'eau claire selon le besoin de la culture.

* Durant la dernière phase de la culture, pulvériser des engrais foliaires riches en Calcium une fois par 15-20 jours afin d'éviter la nécrose apicale de la tomate.

 

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